
Mes pieds, les volcans et
moi
En bas, mes nouvelles chaussures choisies spécialement pour
les terrains difficiles et la haute montagne. Déjà plusieurs
coutures ont lâché, et le cuir baille sur leurs flancs. Les semelles
n'ont rien à envier à la tige, elles ressemblent à de
vieilles spontex, trois heures à peine après leur première
mise en service.
Dans les souliers mes pieds bardés de sparadrap, plus haut mon jean
avec des trous aux genoux et des trous à la peau de mes genoux. La
lave a fait son oeuvre.
En haut, sous casquette et lunettes de soleil, quand ils ne surveillent pas
le chemin, mes yeux parcourent l'étendue minérale. Plein la
vue! Grand spectacle! Et même si aucun cratère n'est en éruption,
le paysage ne peut se comparer qu'à l'Islande.
C'est la schizophrénie du randonneur, demi martyr, moitié sybarite.
Il est midi, un bloc horizontal à l'ombre d'un bloc vertical m'autorise
repos, restauration et contemplation.
Cette fois et pour ma troisième tentative, je ne serai pas arrêté
par le brouillard ou la pluie dans le tour du Piton de la Fournaise. L'alizé
est calme ; au loin j'aperçois la mer entre des nuages pacifiques qui
vont et viennent au gré d'une brise fantasque.
Jamais je n'ai pu avoir de renseignements sur mon entreprise. « Cette piste n'existe pas » ou bien: « Elle est interdite », me répondait-on. En fait j'avais depuis longtemps découvert un balisage de peinture blanche au sol et constaté, avec mes jumelles, que le pointillé devait contourner le volcan. Pourquoi ce secret bien gardé? Peur de voir s'y perdre des touristes imprudents?
Parti à six heures du matin, je parcours rapidement les premiers kilomètres sur des plaques brisées de vieilles laves cordées aux aspects de gigantesque croûte de pain. Des bruyères courageuses s'enracinent à même la roche sans qu'on puisse imaginer pour elles le moindre terreau nutritif.
Les pentes de la Fournaise s'étalent à ma droite, dégoulinantes de coulées. Loin de tout passage commence le pointillé de peinture blanche, une bouse tous les cinq mètres, c'est le minimum en temps de brume. Je vais suivre toute la journée ce balisage de Petit Poucet tracé, je ne le saurai que plus tard, pour regrouper les égarés.
Fin de l'épisode randonnée en Auvergne. Commence le raide (terme
francophone qui en dit plus que son homonyme britannique). J'attaque ma première
coulée de lave en gratton, la pire, mais la plus courante dans les
éruptions récentes. Elle est brun rouille, spongieuse, dure
et friable, coupante, instable, hérissée. C'est elle qui aura
vite raison de mes chaussures neuves et laissera des déchirures à
mon pantalon…
Celle-ci provient du volcan Charles (1979) et de son jumeau, logiquement baptisé
Magne. Deux cônes gris avec du rouge à l'intérieur, fendus
de becs de lièvre, ils me dominent, ils menacent.
Plus loin j'escalade d'autres cratères de cendre noire, en ronde bosse qui me donnent l'occasion de remonter un tapis roulant à contresens. Plus loin encore, des fissures béantes déchirent le sol sur une centaine de mètres, et de leurs entrailles ont jailli des flaques de verre sombre qui éclaboussent le paysage.
Je ne fais pas durer mon temps de pause car j'ignore la distance qu'il me
reste à parcourir.
Dans l'après midi je surplombe le signal de l'enclos, une couronne
parfaite aux parois rougies de sorte qu'il paraît toujours actif.
Mais sur 500m le chemin a disparu, un fleuve de magma figé me barre
la route, un maëlstrom de roches, dans tous les sens, avec des ravins,
des crêtes instables, des murailles qui s'effondrent. Je me souviens
des crassiers des hauts fourneaux, aussi repoussant, aussi triste. Je me lance
sans ardeur et sans méthode choisissant le moins mauvais des cheminements
dans un fleuve de pierrailles agressives, sans penser à ce qui adviendrait
si...
Des gants de jardinier fournissent à mes mains une protection efficace.
A quinze heures j'ai parcouru les deux tiers de la circonférence du
volcan. Jamais un pied devant l'autre, jamais un appui horizontal. Pour tomber
moins, j'adopte une règle: ne regarder que mon chemin, tant que j'avance.
M'arrêter tous les dix pas pour analyser le paysage et préparer
l'étape suivante. A chaque difficulté du sentier fait suite
une découverte, un champ de laves tout en boursouflures pâtissières,
des bouches à feu écarlates, des amas de cheveux de Pélé,
ces fils de verre filés par le vent dans les tourbillons de scories
en fusion...
Une rivière d'argent s'est figée au flanc de la montagne, à
mes pieds une multitude de petits cratères attendent une visite, mais
il se fait tard et le sentier me fait la mauvaise surprise de monter L'altimètre
grimpe 1900... 2000... 2100... Le sommet de la Fournaise se rapproche mais,
logiquement, on ne devrait pas y passer...
Le Château Fort! On ne peut le rater. Je l'avais repéré
sur la carte. Sa muraille, ses créneaux sont caractéristiques.
Tant pis si je dois terminer à la frontale, son escalade s'impose.
40 m de gradins branlants séparés de profondes fissures. Pas
sérieux...
Pour une prochaine escapade, je découvre encore d'autres cônes
dans le soleil pas loin du couchant.
L'altimètre marque 2200 m. Il est 16 heures. Je n'ai toujours pas d'idée précise sur le chemin qu’il me reste à parcourir. Une chose me rassure, je me trouve maintenant sur le versant Ouest de la Fournaise, du côté de la sortie. Pourtant les points blancs semblent irrésistiblement attirés par le sommet. Je suis fatigué et ne tiens pas à m'offrir ce détour. A chaque tournant, à chaque rupture de pente, j'espère apercevoir la fin de la boucle, le croisement des chemins où mes pieds qui n'en peuvent plus fouleront leur trace de ce matin. Et les trouvailles se succèdent. Je fais une photo, je souffle, je repars. Il reste un litre d'eau sur les six que j'avais dans mon sac, j'ai marché dans le plus beau désert.
A toute chose une fin : je passe un col, et le Pas de Bellecombe apparaît dans la perspective. Encore une heure de marche facile et je grimperai les 200 derniers mètres de rampe qui mènent au refuge.
Pierre Bivoit















