Les beaux résultats en compétitions internationales
d’Alix Graftiaux ne l’empêchent pas de continuer son chemin
dans le domaine de la haute montagne. Cet été 2006, elle faisait
partie de l’Expédition féminine de la FFCAM (Fédération
Française des Clubs Alpins et de Montagne) en Bolivie. Alix Graftiaux,
avec l’aide de Philippe Vouillon journaliste à « La montagne
et alpinisme » nous raconte son expé…
Les Filles de
l'Illampu Eté
2006
Comment partir pour une expédition d’un mois en Bolivie avec moins
de 20 kg de bagages ? Piolets, crampons et tentes de paroi compris… Voilà
le premier défi qu’on avait à relever avant notre départ
pour les sommets de la Cordillère Royale. Pour des raisons de budget,
l’organisation ne prévoyait pas l’envoi de fret. J’ai
même réussi à passer des cordes. Un seul échec, lorsque
l’hôtesse m’a fait signe que la corde pouvait me servir à
étrangler ou à ligoter un membre de l’équipage !
J’étais trop pressée d’arriver à destination
: La Paz.
Mais nous avons perdu deux nuits, à Madrid et à Sao Paulo, pour
cause d’annulation de vol et de correspondance ratée. Piaffements
d’impatience dans les aérogares.
Alpinisme hors des sentiers battus
La Paz est la première surprise du voyage. D’abord l’atterrissage
à 4080 m d’altitude sur le plateau d’El Alto, puis la descente
vers le centre de la capitale, 500 à 1000 mètres plus bas. Et
puis la ségrégation sociale si nette, entre les quartiers pauvres
sur les hauteurs et ceux des classes aisées en contrebas, là où
les températures se font plus clémentes. Arnaud Guillaume et Toni
Clarasso sont nos guides. Compte tenu des disponibilités du groupe au
mois d’août, notre choix s’est porté sur ce pays que
je ne connaissais pas et plus particulièrement sur la région de
l’Illampu. D’allure très alpine, ce massif dispose d’un
gros potentiel de voies techniques accessibles rapidement, sans devoir remonter
des glaciers durant des heures.
Une fois passés les deux jours d’acclimatation à la Paz
pour conjurer les effets de l’altitude – souffle court dans les
longues rues en pente –, nous prenons la direction de terres inconnues.
Le 6 août : départ en 4x4 pour rallier la petite bourgade de Sorata,
au pied de la montagne, à 200 km au nord-ouest de La Paz. Se bousculent
dans ma tête des tas d’images de cette grande expérience
: les lamas et les vigognes, les grandes étendues de l’altiplano,
les cholitas – ces paysannes indiennes, chapeau melon sur la tête
et jupons colorés à la taille –, le mythique lac Titicaca…
À notre arrivée, Sorata semble déserte. Brève inquiétude.
Toute la population s’est en fait rassemblée sur la place centrale
plantée de palmiers pour la fête de l’indépendance
de la Bolivie. Tenues militaires pour les garçons armés de jouets
ou de tambours, habits de majorettes ou costumes traditionnels pareils à
ceux de leurs mères pour les filles. Le lendemain, l’animation
et le doux climat de Sorata laissent bientôt place à une vallée
aride aux versants cultivés, jusqu’au lac de Chilata (4200 m).
Deux jours de trek en compagnie des mulets puis des porteurs qui acheminent
les provisions et le matériel vers le camp de base dressé à
Laguna Glaciar (5050 m). Nous sommes arrivés devant un cirque de montagne
présentant un potentiel exceptionnel dans différents styles de
grimpe (du couloir à la goulotte, en passant pas les courses d’arêtes,
les éperons). Un beau terrain de jeu, avec peu de voies déjà
ouvertes. À la manière des premiers explorateurs d’une région,
nous voulions faire de belles choses repérées sur place. Nous
n’avions pas pour objectif d’atteindre un seul sommet en particulier,
même si l’Illampu figurait au programme. En montant au camp de base,
Arnaud a repéré une goulotte-cascade dans les contreforts du point
5505 du Pico Schultz. Ce sera peut-être la première sortie pour
demain…
En avant les piolets et le drytooling.
Aussitôt vu, aussitôt fait. Le 9 août au matin, déjà
acclimatés par trois semaines de présence en Bolivie, Arnaud,
Perrinou et Elisabeth vont “ouvrir” cette très belle ligne
face au lac Titicaca. Un trait de 450 m de haut dont 200 m cotés III/4+/M3
avalés avec succès. Le séjour promet d’être
fructueux. La vie du camp s’organise. On passe de longs moments à
scruter toutes les parois des alentours aux jumelles, à faire des photos
que l’on examine en détail à l’aide du zoom. On discute
des voies et de la composition des cordées du lendemain. Les guides ne
sont pas là pour nous emmener au sommet comme des clientes. Ils doivent
nous conseiller dans nos choix d’itinéraires pour éviter
des erreurs fatales. Des terrains inconnus comme ceux là demandent beaucoup
d’engagement mais il faut garder une certaine marge, on ne peut compter
sur aucune équipe de secours. Pendant ce temps, un homme réalise
des exploits devant ses fourneaux. Senovio, le cuistot de l’expédition
est un cordon bleu. Personne n’en revient de voir servie à plus
de 5000 m d’altitude, une fondue bourguignonne à la viande de lama
– plateau tournant et petits pots de sauce en prime – une fondue
au chocolat, des gâteaux à la fraise (en boîte !), du pain
cuit au four, des pizzas, des lasagnes… Franchement, sans lui, rien n’aurait
été possible. Le plat de base était le “poulet-pâtes”
épicé au cumin. Je n’aimais pas le cumin, donc j’ai
évidemment perdu du poids !!! Mais à côté de ça,
quelle variété. En haute altitude, on a toujours faim. Et comme
on partait en style alpin, très léger, avec deux barres énergétiques
pour la journée, on s’est fait des orgies à chaque retour
au camp de base. Si on avait dû cuisiner nous même, on aurait tenu
le choc une semaine, pas plus. Ruffino, autre membre de l’expédition
à part entière, joue le porteur d’altitude pour amener du
matériel vers des camps avancés. C’est le cas le 14 août,
lorsque un groupe s’engage dans la traversée des arêtes de
l’Aguja Yacuma , tandis que le second ouvre une nouvelle goulotte dans
la face sud du Pico Schultz (550 m, D+). De très violents orages pimentent
ces deux courses et le mauvais temps s’installe. Les tempêtes de
vent et les orages nous ont beaucoup gênées. En fait, le meilleur
créneau se situe plutôt de fin juin à fin juillet, avec
un froid sec, un bel ensoleillement et des montagnes sèches .Le retour
dans le village de Sorata marque une pause méritée. Un vrai lit,
de vrais WC et un chaleureux décrassage après 10 jours de “toilette
de chat” faite à l’eau du glacier plutôt… glaciale.
Mais il faut déjà repartir pour s’installer au second camp
de base d’Aguas Callientes (4600 m)
Caprices de la météo andine
Ce camp est beaucoup plus confortable, installé dans l’herbe d’une
tourbière et son seul nom est déjà plus engageant. Il est
situé à l’opposé du précédent, de l’autre
côté de l’Illampu (6368 m), dont il est prévu de tenter
l’ascension par une voie nouvelle. L’expérience d’Arnaud
et de Toni sera ici très utile, car entre les photos du topo d’Alain
Mesili – guide français installé dans les Andes –,
et la réalité du terrain, rien n’est pareil. Le retrait
glaciaire a bouleversé le paysage et la voie d’accès à
l’arête nord-est de l’Illampu, théoriquement débonnaire,
est maintenant occupée par un chaos de séracs peu fréquentable.
Il
faudra renoncer et s’orienter vers la voie normale. Le 25, nouveau départ
pour ce sommet qui devait être la cerise sur le gâteau de l’expédition.
Mais là encore, la météo fut terrible. Arrivées
au col qui mène à l’arête terminale, 4 filles ont
essayé de tenter le sommet mais les rafales de vent étaient d’une
violence inouïe. À quatre pattes, elles ont tenté de faire
quinze mètres en direction du sommet. Et puis, elles ont renoncé
pour se rabattre sur l’Huayna Illampu (5950 m), l’antécime
de notre objectif. Il faisait un froid perçant à cause du vent
: -5°C dans les doudounes. Avec Toni, je suis arrivée au sommet,
un des moments forts de l’expé que je retiendrai. Notre retour
fut bien mérité !!!!