
Le
témoignage d’un Membre
Un soir, comme à
l’accoutumée, je passe prendre un verre à la salle Top Rock de Liège; j’y
retrouve Jehanne, Jeff Roba et Nicolas Vergara. D’entrée de jeu, Jehanne
me demande si je suis intéressé par un trip grimpant au Wadi Rum. J’y réponds
sincèrement, sans savoir pourquoi, par un OUI enthousiasmé et irrévocable,
puis me pose aussitôt la question du c’est où et c’est quoi ? Voilà
le point de départ de notre aventure bédouine en Jordanie, qui va tant me
marquer. Le truc, c’est que je n’ai plus grimpé en grande voie depuis 6
ans et que je n’avais jamais grimpé en terrain d’aventure avec ces accessoires
de jouissance sadique : j’ai nommé les friends et autre nuts.

Me voici
donc six mois avant le départ avec un billet d’avion pour le Wadi Rum et
aucune expérience sur ces maudits coinceurs en tout genre. Après avoir récolté
du matos à droite et à gauche, je me retrouve engouffré dans les fissures
du Palatinat avec toute la quincaillerie. Je me suis très vite trouvé confronté
au problème du mousquetonnage des broches,
tout en plaçant mes propres protections (en Belgique, il n’y a aucune
voie entièrement vierge de protections pré-placées). La question a été très
vite élucidée : hors de question de mousquetonner les broches. En effet,
mousquetonner une broche où l’on peut pendre 3 éléphants fait disparaître
l’engagement mental vis-à-vis de soi et de la voie. C’est comme souscrire
une assurance omnium pour une voiture. Grimper sur coinceur signifie prendre
le risque que les gardes-fous que je place tout au long de la voie soient
mauvais. La seule solution est de me faire confiance ici et maintenant pour
réussir. La résistance des coinceurs en cas de chute devient une roulette
russe mais cela ouvre la voie à une forme de méditation grimpante. Cela
veut dire entrer à l’intérieur de soi pour y maîtriser tous les muscles
et la stabilité du mental pour le mettre en harmonie avec les prises qui
se trouvent devant soi. La progression commence.
Etant
uniquement un grimpeur de falaise sportive, je comprends très vite toute
l’importance et les enjeux de l’escalade, en plaçant mes propres protections.
Mon engagement et ma pratique prennent une toute autre dimension. Depuis
les 15 années que j’ai passé sur les falaises à la recherche du dépassement
de soi à travers les cotations, jamais je n’avais ressenti un tel niveau
d’absolu. C’est comme si les côtés pile et face d’une pièce se retrouvaient
enfin.
Je me
rends compte qu’une nouvelle dimension apparaît : celle du contact
entre soi et l’extérieur. Mon engagement change du tout au tout, car la
chute qui pendant 15 ans fut mon alliée pour progresser devient ma pire
ennemie. Une ennemie positive car elle m’apprendra bien plus sur moi en
6 mois qu‘en 15 ans. C’est là que réside toute la nuance.
De retour
du Palatinat, je fonce directement à Pépinster, afin de grimper en artif
pour la première fois de ma vie ,dans mon vieil ami « le Vieux Boucau ».
Je tiens à préciser que nous apprenons en autodidacte. Il n’y a pas eu,
et je le regrette, pour beaucoup de jeunes grimpeurs de transfert de connaissances
au niveau de l’escalade traditionnelle entre les vieux de la vieille et
les grimpeurs de batterie comme je m’amuse à les appeler (càd les grimpeurs
de salle). La majeure partie des jeunes grimpeurs actuels, y compris moi,
ont débuté en salle loin des falaises et donc des gens qui les faisaient
vivre. Un vide d’une dizaine d’années s’est créé, correspondant à l’ouverture
des salles dans le pays. Il y a maintenant de plus en plus de jeunes qui
sont motivés pour s’investir tant en escalade sportive que traditionnelle.
Me revoici en train de placer un petit coinceur câblé du bout du bras à la base de la lèvre de ce célèbre bloc narguant les lois de la gravité à Pépinster, et me disant qu’une chute sur ce coinceur n’est pas du tout envisageable. Quelque mètres plus haut, transférant mon poids d’un étrier à l’autre, deux bruits secs se font entendre, mes 2 coinceurs sautent l’un après l’autre et m’envoient dans une chute accompagnée d’un cri venant du plus profond de mes tripes, suivi d'un grand éclat de rire de Jehanne et Jeff.

Leur rire
me ramène à la réalité : ma concentration m’avait fait oublier tout ce qui
m’entourait, jusqu'à mon assureur. Relevant la tête, je m’aperçois que le
coinceur qui ne m’inspirait aucune confiance à tenu, ce qui m’a évité d’être
accueilli à bras ouverts par notre bonne vielle terre. Je reprends ma progression
en ayant pris soin de mousquetonner une plaquette. Arrivé au relais, je
me dis que je ne suis pas prêt à refaire confiance à de petit bout d’acier
pour progresser et que mes mains seront bien plus aptes à me conduire à
bon port. Ma rencontre avec l’artif fût brève et intense......L' inexpérience
a joué contre moi. Peut-être aurais-je dû grimper avec quelqu’un d’expérimenté,
qui aurait pu me guider. D’un autre côté, c’est en faisant les choses sans
attendre que j’ai acquis de l’expérience. Je n’aurai pas toujours quelqu’un
derrière moi pour me dire quoi et comment.
Après
cet épisode, je me suis mis à revisiter les massifs belges, guettant la
moindre fissure en quête de sensations. Jehanne m’ayant même surnommé le
psychopathe du placement !
Bien sûr,
de plus en plus, la seule idée de placer mes propres coinceurs crée en moi
une grande excitation. Dès le premier centimètre, le programme est lancé,
ma concentration grandit, mon ouïe baisse pour me recentrer uniquement sur
mes protections et ma progression. Je ne pense plus qu’à trouver de bonnes
prises de pied, afin d’économiser mes forces pour être le plus loin possible
de la chute. Plus les voies s’accumulent et plus je me sens indestructible.
Je vais de victoire en victoire, je jubile d’enchaîner des pas difficiles
et expos, de faire relais où le doute de tout arracher est présent en permanence.
Mon ignorance de la résistance de la roche et des coinceurs crée ma peur.
Ah ! Je suis loin des relais sur chaîne ! Je recherche de plus
en plus les moments où la marge de manœuvre se rétrécit sur des points où
je n’ai aucune envie de tester la résistance. Je me lance dans des voies
en étant bien conscient que pour certains mouvements, il n’y aura pas d’échappatoire.
La chute ? Quelle chute ? Mes avant-bras tétanisent ? C’est
une vue de l’esprit, une illusion. Recentre-toi sur tes pieds, reposes-y
ton poids au maximum et reprend l’ascension. Voilà mon état d’esprit après
quelques semaines de grimpe sur coinceurs. Surtout qu’en Belgique, les voies
ne comportent bien souvent qu’une seule longueur, et donc la chute au sol
est une composante quasi omniprésente. Si jamais je tombe et qu’un coinceur
saute... Je préfère ne pas y penser, puis je me dis « c’était chaud
hein ! », avec un grand sourire. Bref je commence à ressentir
le solo, ma confiance en moi grandit de plus en plus. J’ai envie de faire
les Taches rouges en solo et pouvoir me dire au relais « c’était chaud
hein ! » …
Le moment tant attendu arrive avec notre départ
pour la Jordanie.
Arrivé au Wadi Rum, à notre grand étonnement, il ne nous faut que 2 heures pour rencontrer un bédouin qui nous invite à rester chez lui pendant les 3 semaines de notre séjour. Il nous demande en contrepartie de lui laisser un peu de matos à notre départ car il est difficile pour lui de s’en procurer dans son pays. Le séjour se déroule à merveille et voilà…Il ne me reste à présent qu’une seule journée pour une dernière voie avant le départ. Je regarde dans le topo et choisit une des voies les plus difficiles du Rum. Le matin même, je vais réveiller Renat , un guide français avec qui le courant passait bien lors de nos temps libres. Ses yeux se mettent à briller quand je prononce le nom d’ « Al Uzza » sur le massif de Khazali. C’est Omar, un jeune bédouin de 17 ans d’une grande bonté et passionné d’escalade qui nous y dépose en 4x4. La première longueur cotée 6b m’entame les avant-bras bien que je sois en moulinette.

Ce qui
m’intéressait dans la voie, c' était de partir pour la première fois dans
un 7a+ entièrement sur coinceurs. La vie en a décidé autrement car au lieu
de partir dans le 7a+, je m’engouffre sans m’en rendre compte dans la variante
en 6c notée expo dans le topo. Je m’enfuis du relais par une légère dalle
et place un dernier friends gold sept mètres au-dessus de celui-ci. J’attaque
le dülfer large comme mon pied. Je progresse très vite et me retrouve à
2 mètres de la terrasse du relais. D’un coup, l’arête s’arrondit, ce qui
m’oblige à prendre une réglette sableuse. Je pense que j’aurais pu frotter
le sable de cette prise une vie entière qu’il ne serait pas parti. Mes avant-bras
tétanisent et je me rends compte que je ne peux ni utiliser cette réglette
pour progresser, ni envisager la descente pour me reposer. Il me faut moins
d’une seconde pour regarder en bas, voir mon dernier friends et me rendre
compte que je me trouve à équidistance du relais. Chuter signifie tomber
sur mon assureur. Je ne vois pas les yeux de Renat; il me dira plus tard
qu’il ne voulait pas voir ça. Il est alors hors de question de tomber sur
lui. Je regarde à nouveau vers le haut pour ne plus jamais regarder en bas
et me dis que mes avant-bras sont daubés mais que c’est une illusion. Je
décide de m’en sortir, et c’est tout tremblant que je rentre la moitié de
mon corps dans la fissure, puis en ramonant centimètre par centimètre que
j’accède à la terrasse. Il me faut alors une bonne minute pour pouvoir établir
mon relais; je suis incapable de lever les bras, cela me demande trop d’énergie.
Deux longueurs plus tard, nous devrons faire demi-tour car il manque deux
pitons dans la voie, pour faire un passage en artif obligatoire. Je redescends
serein car je ne considère pas le sommet comme une obligation.
Dans cette
aventure, je ressens bien au fond de mes tripes que d’avoir enchaîné de
justesse cette longueur peut me servir de tremplin pour aller plus loin
dans l’exploit et toucher de plus en plus près mes limites dans des voies
de plus en plus extrêmes. Je ressens aussi fort qu’à ce jeu, je gagnerai
peut-être souvent, mais il suffira d' une fois…. Je décide de ne plus jouer
à qui de moi ou la mort gagnera.
Aujourd’hui, je peux seulement et réellement dire que je suis un passionné d’escalade. Je peux vivre mon sport dans le plaisir et la facilité sans rechercher de performance et de reconnaissance des autres, celle-ci n’étant jamais celle que j’attends. J’accepte enfin de voir ce que je suis, et je sais maintenant ce que je vaux. Ne pas être au sommet ou en quête de sommet ne signifie plus pour moi ne rien valoir.

Oui, je
ne ferai jamais un 9a, car ma place et ma route ne se trouvent pas là. C’est
être à sa place de manière juste qui amène la reconnaissance. Je sais maintenant
au fond de moi qui je suis et que mon approche de la vie est la bonne. La
reconnaissance devient alors la confirmation de ce que je suis déjà. Je
sais maintenant que mon lien avec l’escalade réside dans la joie de partager
avec les autres l’esprit de grimper sans reluisance et non dans la quête
de partage des mêmes performances réalisées.
Bien à
vous, merci de votre lecture
Un passionné
chevronné
Jean-louis
