
Pourquoi l’escalade dans le Yosemite est-elle singulière, pourquoi y a-t-il une technique, un matériel et une éthique particuliers ? C’est la nature même du rocher qui donne la réponse. Il n’existe pas d’endroit au monde où le rocher est plus lisse, plus poli par les glaciers, plus dépourvu de prises. Toutes les lignes d’escalade suivent des systèmes de fissures verticales. Chaque fissure pitonnable, chaque prise est verticale. Les techniques et le matériel ont évolué par nécessité absolue.
(1963 – Yvon Chouinard)
Jean Bourgeois, Vincent Dewaele… tout émerveillés par leurs aventures aux Etats-Unis, et plus précisément dans une vallée, connue, mais peu parcourue par les grimpeurs « Gaulois » avaient semé le doute dans notre esprit… Pouvait-on rééditer leur exploit de 1974 ? Se mesurer à cette paroi mythique: « El Cap »? Ils avaient, après entraînement et préparation gravi la « Triple directe »…
C’est fin mai 1978, que débarquent au milieu de la nuit à San Francisco, Danielle, Vincent (notre préparateur), Johnny et Averell. Mais avant de découvrir ce parc du Yosémite, nous parcourrons les routes de Californie, du Nevada et de l’Utah à la découverte des ces fabuleux parcs nationaux américains. Au passage nous nous mesurerons timidement aux Sandstone tower. Echo Pinacle nous permettra de grimper dans un dièdre coupé au couteau, entouré d’un décor de Western, et à chaque fois que le regard se porte à l’horizon, cette impression que du fond du cirque débouchent ces Navajos tant redoutés….


Yosemite:
A la façon
dont Moïse ouvrit un passage dans la mer rouge, les frères Huber nous ont
ouvert un passage dans la mer de granite qui a pour nom « El Capitan ».
Libérée pour la première fois en 1998 par les frères Huber, « Freerider »
est une variante de la « Salathé » qui suit le même itinéraire à
part les deux 8a sur le « Headwall ». Elle offre un menu tout aussi alléchant composé d’escalade
cinq étoiles dans des cotations allant jusqu’au 7c sur coinceurs, une grande
variété de dalles, des fissures allant de la taille des doigts jusqu’aux poings
et bien sûr, obligatoirement des « ofwiths » extrêmes.
Les sacs sont
lourds, très lourds. Après chaque longueur, on doit tous les deux se mettre
en contrepoids pour les monter. Ils restent coincés derrière le moindre petit
toit, nous obligeant constamment à redescendre pour les décoincer. Etant à
ce stade encore des puceaux de Big wall, nous avons dû improviser des techniques
pour remonter les sacs, utilisant souvent plus nos muscles que nos neurones.
De plus, le soleil tape et nos bouches ressemblent à des déserts. En avançant
plus lentement que prévu, il va falloir rationner la nourriture et l’eau car
le point de non-retour est dépassé; le seul moyen de redescendre à présent,
c’est de monter!
Sean part
dans la 14ème longueur en tête. Une traversée en dalle le mène
à une longue fissure en ofwith (le « Hollow flake ») avec 40m de
Dulfer sans beaucoup de protection. Chuter dans cette longueur n’est pas une
option. Plus tard, Nico tombera dans une partie facile à cause d’un bloc de
la taille d’une télé qui s’est presque arraché. Miraculeusement, il a pu repousser le bloc qui est resté, tenu
par un poil. Nico a dû refaire la voie pour l’enchaîner. La prochaine longueur
est une cheminée en 4sup (L14), dans laquelle Nico avoue avoir eu plus dur
que dans les nombreux 8a qu’il a fait à vue dans sa carrière de grimpeur.
Comme quoi les cotations…
Jour
3
Aujourd’hui,
le cap du fameux « Monster Ofwith » nous attend. Même si la cotation
est du 7a, c’est la longueur qui fait
le plus peur, par son style et son engagement. La bataille consiste en des
coincements de coudes, de genoux et de plus ou moins toutes les parties du
corps possibles à coincer. Seul moyen de protéger cette fissure parfaite de
50m : un friend numéro 6 …que nous n’avions pas, mais nous avons pu l’emprunter
un généreux Espagnol. N’ayant qu' un seul coinceur de cette taille, nous devions
le remonter avec nous tout en grimpant. Nico tire la paille la plus courte
et se voit obligé d’attaquer. Après une guerre interminable, il perd dans
la fissure l’unique protection adéquate et se retrouve dans une situation
précaire 25 mètres au-dessus de Sean sans point de renvoi. Heureusement, il
arrive à récupérer le coinceur et remet les pendules à l’heure en sortant
la voie à vue suivi de Sean. Thanks God ! Car un essai de plus dans cette
voie nous aurait littéralement éreintés.

Jour
1:
Après les
derniers préparatifs nous partons en auto stop jusqu’au pied de « El
Cap » pour attaquer le « Freeblast » (les 10 premières longueurs
de « Salathé »). A deux heures et demie de l’après-midi, nous commençons
la voie. Nous nous trouvons confrontés avec des dalles tellement lisses qu’on
peut y voir sa propre réflexion.
Nos pieds
se retrouvent sur des prises fuyantes comme des fesses de bébé huilées, et
nos ongles se crochètent désespérément derrière des petits cristaux. Comme
si les pâtes n’étaient pas encore assez épicées, les rafales de vent sont
au rendez-vous pour ajouter de l’ambiance. Après un petit accouchement dans
la cheminée de « Half dollar » en huitième longueur, l’obscurité
nous rattrape et les trois prochaines longueurs se font dans le noir, dont
une désescalade velue. Eh oui, désescalader, car le rappel n’est pas considéré
comme du libre.
Enfin nous
rejoignons notre « haul bag », que nous avions monté la veille par
des cordes fixes allant jusqu’au « Heart Ledges » et nous nous préparons
pour notre premier véritable bivouac sur rocher.




Jour
4:
La journée
est décisive. Ca passe ou ça casse. On commence par une longueur en 7c (L23)
très bloc. Après être tombé deux fois dans un double jeté à l’horizontal,
Nico commence à être chaud et enchaîne la longueur vite fait. Pour Seán l’enchaînement
cause plus de problèmes. Après 5-6 essais, le niveau d’énergie est descendu
dans la zone rouge. Le soleil est sorti et tape comme des lasers chirurgicaux
sur les petites prises. Le moral est bas car les chances de réussite pour
Sean deviennent très faibles. Le temps passe, les muscles se vident, la peau
s’use, la pression monte et un dernier essai s’impose, car après on sera obligé
de continuer. Ca passe! Après une magnifique fissure en 7b+ (L28) nous installons
notre portaledge dans un endroit extrêmement gazeux pendu à plus de 900 mètres
du sol. Ici, la paroi est tellement raide qu’un objet malencontreusement lâché
retourne directement au sol. Après un repas bien mérité nous laissons parler
nos instincts sur nos instruments de musique. Ambiance HOT ! Mais où
sont donc passées les serveuses de Cocktail ?


Jour
5:
La victoire s'approche
à grands pas, mais l’ours n’est pas encore tué. En effet, nous nous retrouvons
écartelés dans un toit athlétique plein pot, dans lequel nous devons nous
retourner entièrement sur nous même, comme dans ‘Mission impossible II’. Ensuite,
un dernier ofwith (L31) nous mène dans une double cheminée sans fond ressemblant
aux donjons de l’enfer. Sean est obligé de s’engager dans cet abîme noir sans
protection sous un vent glacial ascendant. En cas de chute, c’est la descente
aux enfers ! Peu avant l’obscurité, nous sortons la voie et poussons
des cris de joie, pour fêter cette victoire au soleil couchant par une petite
danse indienne.

Jour
6:
Après un dernier
bivouac au sommet, nous engageons la descente. Epuisés, affamés et déshydratés,
le retour à la vallée nous semble interminable et après 5 heures nous rampons
à quatre pattes vers la rivière. Nous clôturerons cette aventure par une orgie
de crêpes aux myrtilles et d’eau à volonté.
Un plongeon
dans l’ambiance mythique du Yosemite vous intéresse? Nous vous inviterons
très prochainement à la projection de notre Film (histoires, photos et vidéo).
Nous remercions
particulièrement le Club Alpin Belge
section Brabant, Starpole, Black
Diamond, Comon clothing et le DAS
comité pour nous avoir aidé à réaliser notre rêve.
Sean et Nico
Nous en
rêvions et nous y sommes allés !!
La vallée du Yosemite
ou la Mecque de l'escalade !!
Après un long et pénible voyage (20h d’avion et 8h de bus), chargés comme des mulets avec tout notre matos qui pèse une tonne, nous voilà enfin au paradis du Free Climbing et des Big Walls.
Les faces sont plus qu’impressionnantes et la nature est d’une pureté hors du commun!
Enfin, nous arrivons au mythique "Camp 4", le "base camp" des grimpeurs.
Nous voici partis pour 3 semaines de siège et de bagarre
dans les plus longues fissures du monde en granit. Nous sommes déterminés
et confiants ! Tout d'abord, il faut s'habituer au style local (ce n'est pas
acquis d'avance) et à l’utilisation de toute cette quincaillerie.
Notre première grande voie est "East Buttress 5.10c" à Middle Cathedral Rock (400m,11 longueurs), Nous avons un peu sous estimé le "timing" et terminons sous adrénaline pure ne sachant pas si on allait sortir la voie à cause de la nuit…Le retour n'est pas une partie de pétanque…non plus !!
Et tout ça, "c'est pour ton plaisir" !
Les jours suivants, nous nous entraînons dans le début de
grandes voies dont "Le Nose 5.11d", ainsi que dans "Washington
Colomb 5.11c", une très bonne école avec certaines longueurs en artif
pur et un style très soutenu en difficulté. Nous ramons bien. De plus le vent
et le mauvais temps nous menacent, ce qui rajoute une louche de tabasco dans
notre soupe. "Tu t'accroches!": petite expression favorite pour
ne pas s'envoler !!

Nous voici enfin prêts pour affronter "The regular Route 5.12b"
on Half Dome 2946m (700 m en 24 longueurs). C’est notre premier Big Wall pour
nous deux : réalisé en 2 jours d'ascension avec bivouac à la 11ème
longueur. C’est partis pour trois jours de folie, avec pour commencer une
longue marche d'accès d'une demi-journée, chargés au maximum. Heureusement,
il y a une source au pied de la face pour le ravitaillement de la suite du
trip. Arrivés vers 18h, on installe le premier bivouac. Nous escaladons les
deux premières longueurs, ce qui nous fait déjà une belle mise en bouche donnant
le ton (gain de temps pour l'ascension du lendemain). Réveil vers 4 h du mat,
petit-déjeuner et attaque de la voie. Dès la deuxième longueur, il n'y a plus
de relais et le retour n'est plus possible. La 4e longueur me paraît
difficile mentalement dans son style : une fissure rectiligne où il est difficile
de se sécuriser…Après un passage en surplomb impressionnant, je dois m’engager
avec beaucoup de détermination. Il faut avancer !! De plus, dans cette immensité
de la face nord, nous sommes confrontés à une recherche d'itinéraire assez
complexe…Déjà qu'il faut se bagarrer avec toutes ces grandes fissures qui
ne nous laissent jamais tranquilles !!
Notre détermination est forte, heureusement !! L'engagement des longueurs se fait ressentir et notre vigilance est accrue…Les longueurs suivantes traversent beaucoup, nous ne nous voyons plus entre les relais. Ensuite, dès la 9e longueur et jusqu'à la 11e, il y a beaucoup de manœuvres de corde à cause du "Haul bag" qui pose pas mal de problèmes et nous fait perdre du temps. Il y a des pendules énormes avec un gaz à tous les étages. On est bien dans l'ambiance "big wall".
Nous sommes vers 20h au bivouac, si on peut appeler ça un bivouac ? Une petite vire d'environ 50cm de largeur et une grande faille par-dessus dans le granit (pas plus de 45cm)
Nous installons les mains courantes et la sécurité du bivouac et cuisinons notre repas lyophilisé avec un superbe coucher de soleil… les pieds dans le vide !! Tout nous paraît déjà si petit ! La nuit est plus froide que prévue et plutôt courte!
Réveil difficile vers 6h du mat. Au-dessus de nous, une immense
cheminée nous fait flipper à donf !! Mais nous n'avons pas le choix, il faut
partir illico presto sans petit-déjeuner (pas le temps de rigoler !).
L'engagement est au maximum dans cette cheminée et certains passages sont
très délicats à cause de blocs instables, qui ne nous rassurent pas vraiment… La
rage et la détermination sont au rendez-vous! Il faut se battre avec le rocher
et les coups partent de tous les côtés !! Les relais que nous installons ne
sont pas du tout confortables…Les manipulations de cordes sont difficiles
à exécuter…Un sentiment de solitude et de peur me prend dans cette immense
cheminée, coincé au milieu du vide ! Il faut sortir les cartouches pour ne
pas se laisser avaler par ce couloir vertical où la chute serait désastreuse
!! Un corps à corps s'engage avec le rocher pour pouvoir avancer. A
un certain moment on se serait cru des chenilles vivantes ; la qualité
des mouvements est exceptionnelle!
Retard ! Il faut se dépêcher dans toutes les longueurs
suivantes. Pas le temps de manger ! Donc, on se contente d’un petit morceau
de "power bar" en assurant. Les passages les plus durs de la face
sont juste au-dessus de nous ( appelés le "Zigzag"), les niveaux
5.12a, 5.10b et 5.12b sont les plus soutenus de cette ascension. Nous sommes
entre la 17e et 19e longueur.
La fatigue nous guette et les crampes sont de plus en plus fréquentes. Il nous reste encore 4 longueurs dont la 20e est une rampe qu'on escalade à 4 pattes plein gaz. Mais au milieu, la rampe se rétrécit tellement, qu'il faut la désescalader tout en gardant son sang froid pour ne pas faire d'erreur qui pourrait occasionner une dangereuse chute… Les nerfs sont à vif jusqu'au bout.
Mais ce n'est pas fini, il reste encore un passage "Offwith". Je dois puiser dans mes dernières réserves et m'investir psychologiquement, pour en sortir indemne.
La suite est encore une succession de traversées délicates et engagées, dans un climat incertain, avec ce soleil qui se couche si vite !!
Nous terminons enfin la dernière longueur, dans le noir… mais nous sommes tellement heureux d'arriver en haut, qu'on ressent à peine la fatigue.
Nous sommes en état de choc et encore pleins d'adrénaline
!!
Nous prenons rapidement la décision de bivouaquer une 3e
nuit en haut d'Half Dome où il règne une atmosphère particulière et magique.
Superbe nuit avec ses myriades d'étoiles !
Le lendemain, retour vers la civilisation avec en prime 6h de descente chaotique mais d'anthologie-in.
Nous sommes contents d'être en vie…et de respirer à pleins poumons !
On s’est directement rué sur le premier fast-food burger et on a fait le plein !







Les derniers jours ont été plus relax. Nous avons terminé par de très belles
voies ne dépassant pas 5 longueurs, toujours avec des sensations d'escalade
de plus en plus maîtrisées, mais où l'adrénaline est toujours aussi présente
dans chacun de nos mouvements.

C'est une expérience unique d'avoir pu grimper ces grandes parois de granit.
Nous vous souhaitons un jour de découvrir ce type d'escalade. En tout cas,
le freeclimbing dans le Yosemite, nous a appris l'humilité et de respect de
l'éthique.
Olivier Favresse et Philippe Ceulemans.



Après une semaine de bivouacs, de feux de bois, de grillades, nous entrons dans la Mecque des grimpeurs US : « Camp IV ». De toutes parts les parois nous écrasent… nous impressionnent… mais nous avons un planning bien chargé, étudié depuis la Belgique…
La fin de l’hiver et le printemps nous on vus dans les falaises enchaîner les longueurs… 10 heures d’escalade, mille mètres… se lancer dans des variantes non équipées, remonter aux jumars dans le Pape… sur des viaducs désaffectés… enchaîner des séances de footing….
Mais le granit doit s’apprivoiser, il faut se familiariser avec les cotations US… et chaque jour nous progressons : des dalles, des petites longueurs, des voies à la journée parfois interrompues par un bivouac imprévu… Glacier Point, Sentinel Rock, Cathedral Spires,… D’autre grimpeurs belges se joignent à nous Dominique, Marc…(Danielle, fin de congé oblige, rentre en Belgique). La suite nous trouvera à trois dans Washington Column, où nous peaufinerons la technique des « big walls ».
Quelques jours de repos pour mettre à profit le tri du matériel, achat de vivres, confection des sacs, évaluation des quantités d’eau…tout en épiant le départ du notre objectif principal : la « Salathe » à El Cap… 1.000 mètres de pur granit. A cette époque, pas encore de bousculades au pied de la paroi… et c’est tranquillement que nous y abandonnerons les sacs pesants. Quelques longueurs en libre… treuillage du matériel jusqu’à de confortables terrasses. Descente en rappel en laissant les cordes pour le lendemain… et une dernière nuit de repos à « Camp IV »…
Il fait encore nuit lorsque, Vincent et Averell, remontent les cordes fixes…
Que retenir de ces trois jours de randonnée verticale… Avec le recul, l’impression d’avoir été au bout de nos rêves… d’avoir grimpé, équipé à la limite des possibilités, mais avec la volonté qui nous animait, tout était possible, tant le libre que l’artif, le bricolage que les relais parfaits, une entente en symbiose qui permettait d’enchaîner les longueurs, les passages durs ou techniques…
Confort d’un bivouac suspendu au milieu de nulle part (El Cap Spire), des noms auxquels sont attachés quelques flashes : Eart Ledge, The Headwall, Long ledge, the Ear « formation effrayante créée pour rendre cette longueur exogène »…
Après 35 longueurs c’est le sommet mais pas encore la fin… descente interminable.. bivouac au milieu d’un enchevêtrement de troncs… feu d’enfer pour nous réchauffer … et effrayer les ours… qui eux n’ont pas été effrayés par Johnny lors de leur visite au camp IV….
Il restait quelques jours… Alors nos regards
se sont tournés vers le Half Dome... Une visite s’imposait au Snake Dike,
après un bivouac d’anthologie, où, avec Johnny, nous brûlons des troncs entiers…
toujours la peur des ours, mais aussi pour chasser les… « mosquitos ».
Deux jours plus tard, nouvelle visite au Half Dome : toujours avec Johnny,
nous gravirons la « North West Face » en deux jours…légers… un peu
trop… un pamplemousse pour deux au bivouac, dans les dernières longueurs nous
créerons des variantes, à la recherche de filets d’eau, pour humidifier nos
palais desséchés…. mais quelles belles aventures… que de souvenirs… Merci
Vincent, merci Johnny..
Averell.







