

Mais que c’est instructif, cette visite au musée de l’alpinisme.
Je l’aime bien cette mission de reconnaissance.
Mais où est-il ce groupe d’humains dont on m’a dit qu’ils
étaient les derniers à avoir l’esprit de la montagne d’antan,
cet esprit qui survit à mon insu jusque dans mon casque d’assistance
permanente au cerveau ? Je vais peut-être les trouver grâce à
mon décodeur à laser optique. Ah les voilà, les membres
du Club Alpin… Eh ! Mais ils sont vivants. Oh pauvres, mais que vous
êtes maigrichons !
Il est vrai que vous vous êtes démenés tant et plus pour
voir les vallées verdoyantes de pâturages et de sapins où
descendaient des torrents murmurants avec ça et là des beaux
petits chalets de bois, le tout encadré de montagnes aux sommets rocheux
et enneigés.
Oui, vous les avez explorées ces montagnes, conquises et reconquises
d’âpre lutte mais dans une incroyable jungle de libertés
individuelles, de ruées enthousiastes parfois un peu brouillonnes par
des moyens de fortune. Vous en avez eu du courage !
Mais j’entends dans mon casque qu’au siècle passé,vers
1960, on avait commencé à mettre de l’ordre, à
rédiger des topos super précis avec des horaires et des notes
de style… aussi bien pour faire le tour des montagnes que pour les traverser
ou même les gravir. Cette nouvelle éthique alpine a duré
une quarantaine d’années avec un matériel de plus en plus
sophistiqué, de moins en moins lourd mais de plus en plus coûteux.
Ce fut une période de grandes rivalités, de courses aux Seven
Summits ou aux 14-8000 qui fit énormément de victimes. Franchement
que de risques inutiles.
Nous, plus vraiment besoin d’équipement… Le string minimum
! Seulement un décodeur à laser optique et un casque d’assistance
permanente au cerveau. Très léger notre matos !
Pour faire de la montagne, nous jouons, il nous suffit de jouer à Play
Static. Play Static, c’est fantastique car nos simulateurs d’escalade
électronique sont tellement perfectionnés que l’on peut
vivre sans effort les ascensions les plus célèbres avec l’agrément
de les vivre en solitaire, à notre propre rythme en choisissant nos
conditions météo. Ce qui fait que les plus doués à
ce jeu peuvent se faire par exemple une Tour de Mustagh par une belle journée
claire de juin ou un Fitz Roy sans vent.

Ca ce sont des exploits ! Yess ! C’est génial ne trouvez vous
pas ?!
Nous avons atteint ce niveau de performance suite à une succession
de nouveautés apparues déjà vers 2010, lorsque les montagnes
connurent des conditions climatiques nouvelles en même temps qu’une
surfréquentation.
Première innovation : le permis de grimper. Il s’agissait d’une
carte magnétique à introduire dans une machine de contrôle
au bas de voies d’escalade et au début de chaque sentier.
Ensuite, des milliers d’itinéraires par massif furent répertoriés,
jalonnés de sondes thermosensibles reliées à un ordinateur
central capables de détecter les conditions de la voie et celles des
grimpeurs : conseils, encouragement, mises en garde, félicitations.
Et sur tous les parcours étaient prévus des photos points, des
pipis cacas points ainsi que des distributeurs de Red Bull.
C’était encore mieux que l’idée des guides-robots
utilisés tout un temps car leur conversation étaient d’une
rare courtoisie et d’une patience qu’on ne trouvait plus chez
les guides professionnels.
Quel accueil et quelle sécurité ! Plus d’angoisse ! Un
seul accident à déplorer, provoqué par un type qui, pour
un pari stupide, a décidé de faire une longueur les pieds d’abord
et la tête en bas. Ce n’était pars prévu au programme,
il a provoqué une erreur logicielle, le disque dur s’est scratché
si bien qu’une centaine d’alpinistes complètement incapables
de grimper responsable perdirent la vie.
Oh mais il faut que je vous raconte que quand certains voulurent refaire des
premières, ils se mirent à dynamiter ces voies toutes tracées
et sécurisées pour avoir le plaisir et les sensations d’avant
sur un rocher vierge. Ils firent ainsi 29 premières à l’aiguille
Dibona. Plus captivant encore devenait le jeu quand on pouvait faire une dernière.
Il s’agissait de réussir une ultime ascension juste avant que
la montagne ne s’écroule complètement.
Il y eut aussi l’époque des Verts, les Ecolos qu’on les
appelait. Ce fut une période très courte car très peu
amusante. Il était interdit de skier sans éliminateur de traces
à l’arrière. Quant à l’escalade, aucun moyen
qui ne soit naturel n’était autorisé. Plus de pitons ni
friends ni coinceurs. On devait grimper à la Brown, en coinçant
des cailloux dans les fissures. Ils finirent par interdire la corde, le piolet
et même pour les randonneurs les chaussures et les chaussettes. Retour
à Stone Age ! Ce n’est pas une pub pour la salle d’escalade
!
Le massif du Mont Blanc était devenu parc naturel, on avait tendu devant
la chaîne une énorme toile peinte d’un paysage maritime
pour éviter les tentations. Plus que des blaireaux à Chamonix
Plage !
Et peu à peu, à cause du phénomène réchauffement
de la Terre, les montagnes devinrent très dangereuses et perdurent
de leur attrait magique. Quelques grimpeurs s’accrochèrent encore
en se lançant dans l’escalade des façade de cinéma,
des basiliques et certains des plus hautes tours de béton du monde
mais finalement ils se rallièrent à notre système Play
Static, le jeu d’alpinisme qui rend fort, très très fort,
de plus en plus fort et sans effort !
C’était très émouvant pour moi de vous rencontrer
ce soir, vous les derniers témoins d’une époque héroïque…
Et avant de vous quitter, j’ai encore deux petites choses à vous
dire : d’abord que je fus guidée et inspirée ce soir par
une dame de la montagne, écrivain qui s’appelle Anne Sauvy et
que ce qui m’a décidée à venir c’est que…
et bien, il y a très longtemps, j’étais encore bien jeune,
à un réveillon de nouvel an, nous campions à Fontainebleau
et des copines de la section m’avait désignée pour faire
un strip- tease. Mais il pleuvait très fort ce soir-là et je
n’avais pas envie de me mouiller… C’est là que je
fus traitée de dégonflée. J’ai voulu vous montrer
le contraire. Merci
Monique Lepot – une extra terrestre gonflée
PS : références « Les flammes de pierres » de Anne
SAUVY